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Les couleurs du rien
Essayer de bien photographier le rien. La proposition peut surprendre. Parce qu’elle est le produit d’une coupe dans l’espace et dans le temps, la photo est toujours représentation de quelque chose. Pour autant, si on ne peut pas rien photographier, on peut au moins essayer de braquer son objectif vers l’inintéressant, vers le banal, vers l’ordinaire dans ce qu’il a de plus insignifiant et de plus terne. Dès lors, essayer de photographier le rien revient à s’intéresser à ce qui ne mérite pas de l’être, à immortaliser ce qu’aucun mortel ne voudrait conserver. Cet intérêt pour le rien m’est venu alors que j’arpentais pour énième fois la nationale 77 et ses paysages neurasthéniques. A 40 km d’Auxerre, commence ce que les bourguignons nomment, avec un brin de condescendance, la Champagne pouilleuse. La forêt de l’auxerrois, les vallées du Serein et de l’Armançon sont derrière vous et, si vous vous rendez à Troyes, il ne vous reste plus qu’à parcourir quarante kilomètres. Quarante kilomètres bordés d’une terre glaiseuse ou richesse rime avec tristesse. Quarante kilomètres où chaque arbre aperçu est vécu comme une provocation faite à la déesse moissonneuse-batteuse. Quarante kilomètres de désolation ou l’agriculture est tout, sauf une aventure. Il n’y a rien à voir, rien à faire, excepté rouler. A partir du mois d’avril, le colza fleurit, le blé verdit et les coquelicots envahissent les champs laissés en friche. La terre se couvre alors d’aplats jaunes, vert, rouges… Les couleurs du rien… les couleurs des images que je vous propose. Durant le mois de mai, me promenant dans une bibliothèque, je suis tombé par hasard sur un livre de Franco Fontana. La saturation des couleurs et la structure staelienne de ses paysages me rappelèrent que l’on est toujours le « M. Jourdain » de quelqu’un. Si les intentions de Fontana restent pour moi étrangères, une chose, cependant, est sûre, ce monsieur a très bien photographié le rien.